Doucs à pattes grises. Crédit : Ryan Deboodt

Quand la préservation de la biodiversité exige une planification inclusive de l’utilisation des terres

Commune de Hiếu, district de Kon Plong, Vietnam

Les Montagnes centrales du Vietnam réservent encore bien des surprises. Des études sur la biodiversité réalisées dans cette région ont révélé la présence de nouvelles populations d’espèces sauvages rares et menacées. Il s’agit notamment de deux espèces de primates gravement menacées d’extinction, à savoir le douc à pattes grises et le gibbon à joues jaunes.

Doucs à pattes grises. Crédit : Ryan Deboodt

Malgré la prise de conscience croissante du caractère unique de cette région, la vie sauvage locale demeure gravement menacée par la déforestation et la fragmentation des habitats, en raison du développement des infrastructures et de l’expansion de l’activité agricole.

« Avec son haut niveau de biodiversité, Kon Plong mérite d’être considérée comme l’une des forêts les plus précieuses du Vietnam pour la préservation des espèces ».

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Il s’agit également de l’une des régions les plus pauvres du pays. Il devient de plus en plus urgent dans certaines zones du district de trouver des voies de développement économique compatibles avec le maintien des services écosystémiques. Depuis quelques années, Fauna & Flora International (FFI) Vietnam, une organisation de préservation de l’environnement, s’emploie à sensibiliser le public au sort des primates menacés d’extinction. FFI promeut une approche inclusive de la planification des terres, l’objectif étant de relever le double défi de l’amélioration des revenus des populations locales et de la préservation d’un habitat naturel qui abrite une biodiversité unique.

Des choix décisifs en matière de planification de l’utilisation des terres

C’est dans la commune de Hiếu, dans le district de Kon Plong, que FFI a engagé des discussions au niveau local sur l’utilisation future des terres et les investissements qui seront réalisés dans les années à venir. C’est là également qu’un outil pilote de planification de l’utilisation des terres, le Land-use Planner, a été employé à cette fin.

Dans cette commune de 2 984 habitants, les revenus de 13,6 % de la population sont équivalents ou inférieurs au seuil de pauvreté. Les habitants tirent notamment leurs moyens de subsistance de systèmes de culture, au moyen desquels ils cultivent du manioc, du riz, des légumes, du maïs, des arbres fruitiers, du café et des plantes médicinales (culture, non cueillette sauvage). Les objectifs fixés pour le district de Kon Plong en matière de développement économique sont axés sur l’agriculture et le tourisme, avec un accent plus important sur l’agriculture dans la commune de Hiếu.

Carte 1. Utilisation actuelle des terres dans la commune de Hiếu

Carte 1. Utilisation actuelle des terres dans la commune de Hiếu

Carte 2. Préservation de l’environnement et propriété foncière dans la commune de Hiếu

Carte 2. Préservation de l’environnement et propriété foncière dans la commune de Hiếu

À l’extrémité nord de la commune de Hiếu, quelque 1 742 hectares (8,5 % de la superficie totale de la commune) sont définis comme des forêts de protection des bassins versants. À l’extrémité sud, des analyses préliminaires effectuées par FFI ont révélé qu’une superficie d’environ 4 800 hectares présentait une très grande valeur pour la préservation de la biodiversité. La Société d’exploitation forestière de Kon Plong possède cette zone, ainsi que 10 172 autres hectares.

Planification participative pour la commune de Hiếu

La nouvelle loi en matière de planification et son décret de mise en application exigent que les plans provinciaux pour l’utilisation des terres et le développement socioéconomique soient inclusifs et reposent sur des données scientifiques et factuelles. La concertation avec les parties prenantes aux niveaux de la commune et des villages constitue un élément important du processus.

La planification de l’utilisation des terres est un processus à la fois descendant et ascendant. La stratégie et la direction à suivre sont édictées dans des stratégies nationales sur dix ans et des plans provinciaux, retranscrits dans des plans directeurs au niveau des districts. Les derniers ajustements sont apportés en fonction des données et des avis recueillis auprès des villages. Le processus se compose des étapes suivantes :

  • le Comité du peuple de la commune commence par tenir une réunion visant à guider les habitants dans le processus de planification de l’utilisation des terres ;
  • les villages organisent ensuite des réunions pour présenter le processus et discuter des besoins y afférents, sur la base du plan directeur établi au niveau du district ;
  • les représentants des villages font par la suite un compte rendu de ces échanges au Comité du peuple de la commune ;
  • les informations et les avis recueillis auprès des villages sont alors synthétisés au niveau de la commune, puis soumis au Comité du peuple du district.
Rencontre entre l'équipe de FFI et les dirigeants de la commune lors d'une visite sur le terrain en octobre 2020. Crédit : Nguyen Ngoc Lan
Rencontre entre l’équipe de FFI et les dirigeants de la commune lors d’une visite sur le terrain en octobre 2020. Crédit : Nguyen Ngoc Lan

C’est dans le contexte de ce dialogue entre les villages, la commune et le district que FFI a animé une série de débats préliminaires en vue de déterminer l’incidence possible des différents choix opérés en matière d’utilisation et de gestion des terres sur le potentiel de développement futur.

Évaluer d’autres options pour l’utilisation des terres

Au cours des semaines précédant la visite sur le terrain et l’atelier d’octobre 2020, l’équipe de FFI a eu recours au Land-use Planner pour modéliser d’autres options pour l’utilisation des terres. Les modèles ainsi obtenus ont donné des résultats socioéconomiques différents, en matière de sécurité alimentaire, d’emploi et de revenus, et de protection de l’environnement. L’équipe a tout d’abord défini un scénario de référence ou de maintien du statu quo, dans lequel le changement découle de la confirmation des tendances récentes de l’accroissement de la population. Elle a ensuite mis au point d’autres scénarios, intitulés « Appui aux moyens de subsistance » et « Préservation », sur la base du résultat des premiers échanges avec les parties prenantes locales.

Pour la commune de Hiếu, dans le scénario « Appui aux moyens de subsistance », la culture de manioc serait intensifiée et des serres seraient construites ou réaffectées pour la culture de fruits, de légumes, et éventuellement de plantes médicinales. Ce scénario prévoit la création et l’agrandissement de vergers ainsi que le traitement et la vente de plus grandes quantités de fruits tels que les mangues, les longanes et les avocats.

Le scénario « Préservation » prévoit quant à lui la création de nouvelles zones protégées pour améliorer la préservation de la biodiversité. Ces zones viendraient s’ajouter aux zones forestières de protection des bassins versants déjà mobilisées pour préserver la qualité de l’eau et d’autres services écosystémiques. Cette protection supplémentaire se traduirait par une diminution de la production agricole dans certaines zones. Les zones à haute valeur écologique sont situées dans la partie sud de la commune, et l’activité agricole serait revue à la baisse également dans cette zone.

Au fil des discussions engagées avec les groupes cibles et des échanges menés lors de l’atelier dans la commune de Hiếu, il est clairement apparu que les participants souhaitaient être mieux informés du rapport de causalité entre les décisions en matière d’utilisation des terres et le développement économique. Des représentants du Comité du peuple du district se sont dits intéressés par l’utilisation de ce type de ressources dans leur processus de planification.

L’équipe de FFI a tiré les conclusions suivantes de sa dernière visite sur le terrain : « D’après notre expérience du processus dans la commune de Hiếu, le Land-use Planner pourrait constituer une solution très intéressante pour aider les citoyens et les décideurs au niveau local à réfléchir de manière plus créative et approfondie à des scénarios de développement économique et d’amélioration de la qualité de l’environnement. Une telle réflexion pourra permettre, à terme, d’établir des plans fonctionnels d’utilisation des terres. Ces plans pourront ensuite servir de base pour analyser les propositions de développement, de réaffectation des terres et d’investissements publics et privés. En fonction des résultats de l’analyse, ces propositions pourront alors être encouragées ou découragées. »

Pour plus d’info

Josh Kempinski

FFI, Directeur de pays, Programme pour le Vietnam

josh.kempinski@fauna-flora.org

Commune de Ngong : une discussion avec les habitants du village proche de Tchéboa, en présence de leur chef coutumier. Crédit: Pascal Douard

L’aménagement du territoire, un enjeu pour la paix et le développement au Nord Cameroun

La région Nord du Cameroun s’étend sur environ 65 000 km2, soit plus de deux fois la superficie de la Belgique. Son chef-lieu, Garoua, troisième plus grande ville du pays, compte près d’un million d’habitants. Garoua est pourvue d’un aéroport international, témoin d’une époque récente (environ entre les années 1970 et 2000) où les visiteurs étrangers s’y rendaient pour ensuite visiter les différents parcs nationaux et réserves de chasse de la région, dites zones d’intérêt cynégétique (ZIC). En effet, jusqu’au début des années 2000, ces territoires touristiques, qui couvrent une petite moitié de la région, assuraient un revenu aux communes et communautés locales. Cependant, depuis le milieu des années 2010, un contexte sécuritaire devenu difficile dans l’Extrême Nord a fait fuir les touristes de la région Nord mitoyenne. Par ailleurs, des populations qui fuyaient les zones les plus dangereuses y vinrent s’installer.

Commune de Ngong, un troupeau s’alimente dans une zone de culture. Crédit : Pascal Douard

Dans la région Nord, les terres coutumières sont gérées par les Lamido (principaux chefs terriens de la région). La région est dédiée à l’agropastoralisme depuis des générations, une activité qui occupe encore aujourd’hui la grande majorité des adultes. En outre, dans l’actualité, cette zone rurale est aussi le grenier à céréales du pays, ainsi que son principal fournisseur de légumineuses et d’oignons. Cependant, depuis les années 1950, la région est immergée dans un processus de transformation agricole dont le principal moteur a été l’introduction de la culture du coton.

Actuellement, l’élevage transhumant, avec des troupeaux de plusieurs centaines de têtes, se superpose en partie aux zones de production agricole avec des couloirs de transhumance pouvant donner lieu à des conflits d’usages.

Malgré toutes ces activités, la région reste pauvre et la question de la sécurité alimentaire subsiste. À ce défi viennent s’ajouter les questions environnementales de l’appauvrissement des sols, la gestion des ressources en eau, et le changement climatique.

Divers programmes de développement sont actifs dans la région, portant sur la gestion de la faune, les ressources naturelles et le développement rural. Avec une vingtaine d’initiatives en cours et la multiplication des acteurs d’intervention, une meilleure coordination, concertation et planification sont nécessaires.

Carte : Conservation, sécurité et transhumance au Nord Cameroun. Source : Observatoire des forêts d’Afrique Centrale, 2019.

Vers une gestion intégrée de l’écosystème du Nord Cameroun : la vision du programme EcoNorCam

Face aux difficultés rencontrées au niveau sécuritaire, environnemental et agropastoral, ainsi qu’à la multiplicité des acteurs sur le terrain, le Gouvernement camerounais encourage l’émergence d’un modèle de gestion intégrée de la région. Soutenues par l’Union européenne (UE), les autorités ont comme objectif à long terme de concilier les différents usages de manière durable : atteindre une meilleure résilience aux changements du climat ; produire suffisamment pour nourrir une population jeune et en forte croissance ; et protéger les sols et la biodiversité.

Au niveau national, le programme EcoNorCam engage le ministère des Forêts et de la Faune MINFOF, le ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire (MINEPAT), la primature ainsi que le gouverneur de la région Nord. Il a pour ambition de favoriser le dialogue qui permettra d’assurer une stabilité et un développement durable de la région. Cette initiative vise également à assurer la coordination et la mutualisation des actions entre les différents partenaires techniques d’implémentation. Les objectifs spécifiques du programme incluent le soutien à un territoire résilient, la conservation de la biodiversité et la sécurité alimentaire.

La mise en œuvre de EcoNorCam requiert la mise en place de cadres de concertation et d’activités aux échelles locales et nationale. Ces dernières doivent avoir lieu aussi bien à la capitale Yaoundé que sur le terrain, avec les maires, les gestionnaires d’aires protégées, les communautés villageoises, les éleveurs et les entreprises privées. Il s’agit alors de soutenir la résilience climatique des territoires dégradés en dehors des parcs, du maintien de l’intégrité du parc de la Bénoué en lien avec la lutte anti-braconnage, ainsi que d’augmenter les ressources alimentaires végétales et animales.

Afin de faciliter les discussions multiacteurs à l’échelle locale autour du devenir de ce territoire, le Land-use Planner a été utilisé dans le cadre du programme EcoNorCam pour obtenir les premiers diagnostics. Cet outil permet une évaluation participative des impacts économiques, sociaux et environnementaux de différents scénarios d’aménagement.

Étape 2 de l’outil le Land-use Planner : une prise en compte des données socio-économiques et environnementales des principaux usages des terres dans le Nord Cameroun, pour informer les discussions sur l’aménagement du territoire.

Des scénarios complémentaires aux objectifs multiples

L’utilisation du Land-use Planner permet de dégager des premières tendances qui correspondent à différents scénarios d’aménagement. Ces scénarios nourrissent les discussions entre les différents groupes d’acteurs dans leur recherche d’un équilibre entre conservation et développement du territoire.

  • Instauration de corridors biologiques entre les trois parcs nationaux de la région Nord : les zones situées entre les parcs nationaux, d’une richesse faunique remarquable, se trouvent être des réserves de chasses dans lesquelles des couloirs de biodiversité pourraient être définis afin d’assurer un continuum entre les aires protégées. Un classement de certaines ZIC en zone multi-usage est une première option possible.
  • Restauration de zones dégradées (sols et végétation) pour le retour d’une production agricole durable : la capacité de certaines ZIC à fournir les biens et services écosystémiques nécessaires au maintien de ses fonctions, notamment celles qui se retrouvent pâturées lors du passage des troupeaux en transhumance, est considérée comme point de départ des zones à réhabiliter. Des programmes de restauration de paysages forestiers sont pris en compte comme scénario de réhabilitation.
  • Amélioration des rendements agricoles en lien avec la sécurité alimentaire : l’augmentation des surfaces agricoles dédiées à la production de coton ne peut aller à l’encontre des besoins en production locale d’aliments. Ainsi, des zones d’intensification agricole sont envisagées, fondées sur des pratiques mobilisant particulièrement le travail des femmes et des jeunes autour d’une forme d’exploitation durable des produits forestiers non ligneux et du bois de chauffe.
Commune de Ngong : aux pourtours d’un hameau, des branches coupées pour les besoins domestiques. Crédit: Pascal Douard

Des espaces suffisamment grands, mais une compétition sur les terres les plus fertiles

Les territoires sur lesquels plusieurs usages se trouvent en concurrence font l’objet d’une attention particulière. La chasse, l’élevage et la production agricole se concentrent parfois sur les mêmes zones, et la cohabitation entre gestionnaires d’aires protégées, éleveurs et agriculteurs nécessite une concertation régulière. Les ZIC sont des zones clefs dans cette concertation entre usagers du territoire : les gestionnaires d’exploitations agro-sylvo-pastorales souhaitent y déclarer leurs activités officiellement, tandis que d’autres acteurs souhaitent restaurer ou pérenniser les activités de chasse encadrée dans l’objectif d’une offre touristique durable.

Commune de Ngong : une discussion avec les habitants du village proche de Tchéboa, en présence de leur chef coutumier. Crédit: Pascal Douard

Des perspectives réalistes

Des changements dans les usages sont envisagés, sur la base de compromis nécessaires entre acteurs politiques, économiques et environnementaux. Ces choix collectifs doivent être inscrits dans des plans consensuels, mais ils doivent surtout être pérennisés à travers des financements à long terme. Les outils tels que le Land-use Planner aideront à chiffrer les coûts et potentiels bénéfices. Tout l’enjeu sera bien d’inscrire un scénario de développement dans un document qui soit compris et adopté par tous, pour l’intérêt commun.

Le scénario d’aménagement régional négocié qui découlera du processus participatif pourra alors être décliné au sein de plans locaux d’aménagement et de développement durable du territoire (PLADDT). Ceci permettra l’application à l’échelle communale des réflexions proposées au niveau de la région. Cette articulation à l’échelle locale sera assurée à travers la mise en œuvre de plans locaux reflétant une réalité de pratiques et usages locaux.

Commune de Ngong : un point d’eau dans un village proche de Tchéboa.

Pour plus d’info

Délégation de l’Union européenne en République du Cameroun à Yaoundé
Sylvaine JARDINET, attaché Équipe Agriculture et Environnement
Sylvanie.JARDINET@eeas.europa.eu